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Charte de l'Investissement 2026 : Ce qui Change Vraiment

Par Karim Benjelloun·21 avril 2026·12 min de lecture

L'essentiel

La nouvelle Charte de l'Investissement, entrée en vigueur via le décret 2-23-1, remplace la logique d'exonérations fiscales par un système de primes directes. Trois primes cumulables : territoriale (jusqu'à 15%), sectorielle (jusqu'à 7%) et emploi. Plafond global de 30% du montant investi. Seuil d'éligibilité : 50 millions de dirhams et 50 emplois. Un dispositif allégé existe pour les TPE et PME.

Je travaille depuis 2008 avec des investisseurs qui montent des dossiers auprès des Centres Régionaux d'Investissement. L'arrivée de la nouvelle Charte de l'Investissement, adoptée par la loi-cadre 03-22 et mise en oeuvre par le décret 2-23-1, a profondément changé la logique de l'aide publique à l'investissement au Maroc. Fini l'ère des exonérations généralisées : place à des primes ciblées, plus transparentes mais aussi plus conditionnelles.

Dans ce guide, je décortique pour vous le fonctionnement concret de la Charte, les primes auxquelles vous pouvez prétendre et les pièges que j'ai vus faire tomber plusieurs dossiers ces dernières années.

Pourquoi une nouvelle Charte

La Charte de 1995 fonctionnait essentiellement sur des exonérations fiscales : IS réduit, TVA allégée, droits de douane levés. Le problème : le coût budgétaire était élevé et difficile à piloter. Le Maroc perdait entre 20 et 30 milliards de dirhams par an en recettes fiscales sans toujours mesurer l'efficacité réelle des aides.

Le Roi a impulsé en 2021 une refonte complète, confiée à une commission ad hoc présidée par le Chef du Gouvernement. L'objectif : cibler les aides, conditionner les primes à des résultats mesurables et rééquilibrer le développement territorial en faveur des régions en retard. Le texte a été adopté en décembre 2022 et publié début 2023.

L'autre ambition est géopolitique. Avec la concurrence d'autres plateformes africaines et méditerranéennes comme l'Égypte, la Tunisie ou le Sénégal, le Maroc devait moderniser son dispositif pour rester attractif. La nouvelle Charte se veut plus lisible pour les investisseurs étrangers, qui trouvaient souvent le système précédent opaque.

Le décret 2-23-1 et son entrée en vigueur

Le décret 2-23-1, publié au Bulletin Officiel en mars 2023, précise le fonctionnement opérationnel de la Charte. Il définit les critères d'éligibilité, la grille des primes, la composition des comités d'évaluation et la procédure administrative détaillée. Depuis, plusieurs arrêtés d'application sont venus préciser les secteurs prioritaires et les territoires cibles.

La Charte s'applique aux projets d'investissement signés après sa date d'entrée en vigueur. Les projets sous l'ancien régime restent soumis à leurs conventions antérieures jusqu'à leur terme. Cette coexistence temporaire des deux systèmes doit s'éteindre progressivement d'ici 2028.

Les 3 types de primes : territoriale, sectorielle, emploi

La Charte structure l'aide publique autour de trois primes cumulables. La prime territoriale vise à orienter l'investissement vers les régions sous-développées. La prime sectorielle récompense l'investissement dans les secteurs stratégiques. La prime emploi soutient la création d'emplois stables, en particulier pour les femmes et les jeunes.

Le plafond global est fixé à 30% du montant total de l'investissement pour la majorité des projets. Dans certains cas exceptionnels liés aux secteurs stratégiques et à l'emploi massif, ce plafond peut être dépassé via une décision du Chef du Gouvernement. Dans la pratique, rares sont les dossiers qui dépassent 25%.

La prime territoriale : 10 à 30% selon la région

La prime territoriale varie de 5% à 15% selon la catégorie de territoire. Le Maroc est découpé en trois zones. La zone A (Casablanca, Rabat, Tanger urbain) ne bénéficie d'aucune prime territoriale car elle est déjà développée. La zone B couvre les territoires intermédiaires. La zone C regroupe les provinces prioritaires, essentiellement rurales ou enclavées.

Draa-Tafilalet, l'Oriental, Béni Mellal-Khénifra et certaines provinces du Souss-Massa bénéficient des primes maximales. J'ai accompagné récemment un projet agroalimentaire à Errachidia qui a obtenu 15% de prime territoriale sur un investissement de 80 millions de dirhams, soit 12 millions de prime directe.

Cette logique territoriale fait vraiment bouger les lignes. Je vois désormais des investisseurs qui reconsidèrent leur localisation pour capter la prime. Attention toutefois : le gain financier doit être pesé face au surcoût logistique et humain d'une implantation éloignée des bassins de consommation.

Les secteurs prioritaires

La prime sectorielle peut atteindre 7% pour les secteurs stratégiques définis par arrêté. La liste couvre l'industrie automobile, l'aéronautique, l'électronique, les énergies renouvelables, l'industrie pharmaceutique, l'agroalimentaire moderne, les technologies de l'information, l'outsourcing et le tourisme haut de gamme.

Les filières intégrées bénéficient d'un bonus. Si votre projet s'inscrit dans un écosystème industriel défini par le ministère de l'Industrie, vous gagnez 2 à 3 points supplémentaires de prime. C'est le cas par exemple pour l'industrie automobile autour des plateformes Renault et Stellantis.

Les secteurs non stratégiques restent éligibles aux primes territoriale et emploi mais pas à la prime sectorielle. C'est le cas du commerce, de l'immobilier résidentiel classique ou des services financiers. Pour ces activités, d'autres dispositifs peuvent s'appliquer, comme les zones franches ou le régime Casablanca Finance City.

Le plancher de 50 millions MAD

Le seuil d'éligibilité au régime principal de la Charte est fixé à 50 millions de dirhams d'investissement total et 50 emplois stables créés. Ce plancher est substantiel et exclut de fait la grande majorité des PME marocaines. C'est le point le plus critiqué du dispositif par la CGEM et les fédérations professionnelles.

Les 50 millions s'entendent en investissement productif : terrains, bâtiments, équipements, aménagements. Les besoins en fonds de roulement et les frais d'études ne sont pas retenus dans l'assiette. Les 50 emplois doivent être créés dans les trois ans suivant la signature de la convention et maintenus au moins cinq ans.

Ce seuil vise à concentrer les aides sur les projets à fort impact structurant. La logique est défendable mais frustre les entrepreneurs intermédiaires qui auraient besoin d'un coup de pouce. C'est pour cela qu'un dispositif complémentaire a été mis en place.

La procédure CRI : dossier, comité, convention

Le Centre Régional d'Investissement (CRI) est le guichet unique. Chaque région dispose de son CRI, géré par un directeur régional investi de pouvoirs réels depuis la réforme de 2019. Le dépôt du dossier se fait désormais en ligne via la plateforme CRI-Invest, complétée par un rendez-vous physique pour la recevabilité.

Le dossier comprend le plan d'affaires détaillé, l'étude d'impact économique, le plan de financement, les statuts de la société porteuse, les titres fonciers ou compromis, les accords des banques et une matrice des primes sollicitées. Je recommande fortement de faire travailler un bureau d'études qualifié : un dossier bâclé perd six mois.

Le comité régional unifié d'investissement examine les dossiers sous 90 jours théoriques. En pratique, comptez 4 à 6 mois. En cas d'accord, une convention d'investissement est signée entre l'État représenté par le Chef du Gouvernement et le porteur de projet. Pour les grands projets au-dessus de 250 millions de dirhams, la Commission Nationale des Investissements intervient directement. Plus d'informations sur le site d'AMDIE.

Les obligations contractuelles post octroi

La convention d'investissement n'est pas un chèque en blanc. Elle fixe des obligations précises : calendrier de réalisation, volume d'emploi à créer, chiffre d'affaires minimum, intégration locale exigée. Les primes sont versées par tranches liées à l'atteinte de ces jalons.

Typiquement, 30% de la prime est versée à la mise en service, 30% après un an d'exploitation effective, 40% après trois ans sous condition du maintien des emplois. C'est une grosse différence avec l'ancien système : l'État ne paie plus avant de voir les résultats.

En cas de non-respect, des pénalités s'appliquent. Elles peuvent aller jusqu'au remboursement intégral de la prime majoré des intérêts légaux. Les audits de conformité sont réalisés par l'Administration Fiscale en coordination avec les CRI.

Les dispositifs pour TPE PME (moins de 50 M)

Pour les projets sous le seuil principal, un dispositif allégé a été créé. Il concerne les investissements entre 1 et 50 millions de dirhams portés par des TPE ou PME. Les primes territoriale et emploi sont accessibles, avec des taux réduits. La procédure est simplifiée et traitée directement par le CRI sans passer par la commission nationale.

Ce dispositif reste peu utilisé faute de communication efficace. Je conseille aux entrepreneurs éligibles de se rapprocher directement de leur CRI régional. Les conseillers sont formés et peuvent orienter gratuitement sur la pertinence d'un dossier. Pour les créateurs d'entreprise, mon guide sur créer une entreprise au Maroc depuis l'étranger donne le cadre général.

Des dispositifs complémentaires existent chez Tamwilcom (ex-Caisse Centrale de Garantie) avec des garanties d'emprunt adaptées aux PME. La Banque Centrale Populaire et Attijariwafa Bank proposent des lignes de financement bonifiées pour les projets conformes à la Charte. Pour la fiscalité post-création, consultez mon guide sur les impôts des entreprises au Maroc.

Comparaison avec la Charte précédente

La Charte de 1995 fonctionnait sur exonérations fiscales généralisées. Cinq ans d'exonération d'IS pour l'export, puis taux réduit à vie. Exonération de TVA sur les biens d'équipement. Exonération de droits de douane. Ces avantages étaient accordés de manière quasi-automatique dès qu'un certain seuil d'investissement était atteint.

La nouvelle Charte inverse la logique. Moins d'exonérations automatiques, plus de primes directes conditionnelles. Moins de rente fiscale, plus d'incitation à l'effort territorial et social. Pour certains projets, le résultat financier net sera moins favorable qu'avec l'ancien régime. Pour d'autres, notamment en région C avec création d'emplois massifs, le gain sera supérieur.

Ma conviction est que ce nouveau système est plus moderne mais aussi plus exigeant. Il demande aux investisseurs de mieux structurer leurs projets en amont, de s'engager sur des résultats mesurables et de tenir leurs engagements dans la durée. C'est plus de rigueur, mais aussi plus de crédibilité pour le pays aux yeux des bailleurs internationaux. Pour approfondir la stratégie sectorielle, consultez ma synthèse investir au Maroc.

Questions fréquentes

Quel seuil minimum pour bénéficier de la Charte ?

Le dispositif principal s'applique aux projets d'investissement d'au moins 50 millions de dirhams avec création d'au moins 50 emplois stables. Un dispositif spécifique existe pour les TPE et PME sous ce seuil via les CRI régionaux.

Les primes sont-elles cumulables ?

Oui. La prime territoriale, la prime sectorielle et la prime emploi peuvent se cumuler, dans la limite globale de 30% du montant de l'investissement pour la plupart des projets. Des dérogations existent pour des projets stratégiques.

Combien de temps pour obtenir la convention ?

Le délai officiel est de 90 jours à compter du dépôt du dossier complet auprès du CRI. En pratique, il faut compter 4 à 6 mois pour obtenir la signature finale de la convention d'investissement avec l'État.

Qu'est-ce qui change par rapport à la Charte de 1995 ?

Le passage d'une logique d'exonérations fiscales à une logique de primes directes. Le guichet unique renforcé via les CRI régionaux. La prise en compte prioritaire de l'impact territorial et de l'emploi féminin et des jeunes.

Un étranger peut-il en bénéficier ?

Oui, pleinement. La Charte ne fait aucune distinction de nationalité. Un investisseur étranger peut bénéficier des primes, y compris en créant une société de droit marocain détenue à 100% par des non-résidents.

KB
Karim BenjellounAnalyste économique basé à Casablanca. Spécialiste de l'investissement au Maroc depuis 15 ans.